Pensez-vous que toute création littéraire soit une réécriture ?

Pensez-vous que toute création littéraire soit une réécriture ?

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Publié le 14 nov. 2013 - Donne ton avis

L’écriture entretient avec la réécriture une relation nébuleuse faite de culpabilité et de désinvolture. L’on connaît cette citation où, parlant de l’artiste, Faulkner affirmait que ce dernier « n’a aucun scrupule à dérober, à emprunter, mendier ou ravir à n’importe qui ce dont il a besoin pour accomplir son œuvre. » La réécriture, si elle est fondamentale à l’écriture, reste pourtant considérée comme négative. On vole une idée, un auteur, on lui pille ses images, pis, son univers.
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Introduction

 

L’écriture entretient avec la réécriture une relation nébuleuse faite de culpabilité et de désinvolture. L’on connaît cette citation où, parlant de l’artiste, Faulkner affirmait que ce dernier « n’a aucun scrupule à dérober, à emprunter, mendier ou ravir à n’importe qui ce dont il a besoin pour accomplir son œuvre. » La réécriture, si elle est fondamentale à l’écriture, reste pourtant considérée comme négative. On vole une idée, un auteur, on lui pille ses images, pis, son univers.

 

Pourtant, écrirait-on si l’on avait jamais rien lu ? L’aube d’un auteur n’est-elle pas l’assimilation de certaines œuvres, de certaines formes littéraires ? Toute création n’est-elle pas, en définitive, une réécriture ? Pour traiter de la question, nous analyserons dans une première partie la persistance de cette image de l’homme isolé dans une île déserte et ce qui peut expliquer ses réécritures. Dans une seconde partie, nous reviendrons sur la réécriture sous l’angle de la copie jusqu’à celui de l’inspiration pour y dégager une condition propre à la création littéraire.

 

L’image sans fin de l’île déserte

 

De la copie à l’inspiration, en passant par l’influence, il est toujours délicat de délimiter clairement les frontières de ces différentes modalités. Pourtant, dans les quatre extraits que présente le sujet, nous voyons non simplement des redondances, mais des développements différents, dans des styles et des genres variés, autour de l’image de l’île. Mais il ne s’agit nullement d’une île isolée : pour qu’il y ait abandon, il faut y retrouver nécessairement la présence de l’homme. La solitude est en effet un sentiment propre à l’homme et l’île n’est pleinement abandonnée que lorsque, paradoxalement, l’homme s’y retrouve isolé du reste de l’humanité.

 

N’est-ce pas ce qui explique les vers de Paul Valery, dans son Robinson qui est « solitude » ? Les différentes réécritures des Robinson sont, en ce sens, l’expression plus ample d’une angoisse, d’une fascination qui nous hantent. Si l’île est « isolement », c’est également le langage qui risque d’y disparaître. Comment garder en effet sa langue quand nul compagnon n’est là pour engager une discussion ? Le danger « de perdre tête, de perdre tout langage » est bien là. Pourtant, l’île est aussi une occasion de dialoguer avec soi-même : à travers son manuel du naufragé, le « Robinson pensif » d’un Valery évoque à bien des égards le Crusoé originel de Defoe ; ce même Crusoé qui retranscrit inlassablement son vécu insulaire dans un journal, pour laisser une trace de son passage, pour ne pas perdre la raison, le langage.

 

Néanmoins, l’île est un ancien motif en littérature et plus largement dans l’imaginaire de l’homme. Si l’on attribue souvent la figure de l’homme isolé sur une île à Defoe, il semble que la plus ancienne image du genre en littérature remonte au XXème siècle dans Le Philosophe autodidacte d’Ibn Tufayl. Nous y retrouvons l’essentiel de cette composition imaginaire, suivant les aventures d’un enfant abandonné qui va, à lui seul, créer le langage, la science, la métaphysique afin de s’humaniser.

 

Ainsi, nous comprenons que cette image touche peut-être moins à la réécriture d’une œuvre qu’à l’expression de l’un des invariants propres à la littérature, activité exclusivement humaine. La peur de la folie, de la sauvagerie et de l’enfance abandonnée se conjugue pour exprimer ces trois types d’hommes qui ne cessent de susciter notre inquiétude, ces altérités fondamentales : le fou ou l’envers de la raison dont « les notes deviennent bien curieuses », le sauvage, un « pied nu » qui échappe à la civilisation et l’enfant dans l’exemple d’Ibn Tufayl, cet homme miniature qui n’en est pas tout à fait un.

 

Mais plus que cela, la réécriture continuelle de l’île déserte nous confronte à cette nature dont on ne sait que faire. Tout Robinson cherche ainsi « à mettre en ordre tous (ses) effets en ordre dans (son) habitation ». C’est un homme qui aspire à se rendre maître de cette nature. Dans le texte de Tournier, malgré une volonté d’harmonie naturelle recherchée par l’auteur, le protagoniste commence par « dresser une carte de l’île », par la « baptiser ».

 

Voilà bien des raisons pour expliquer cette réécriture continuelle de l’image de l’homme isolé sur une île déserte. De fait, l’île est à la fois une origine, une occasion de revenir à soi-même et en même temps, une terre hostile, contre laquelle il faut lutter pour ne pas perdre la vie, la tête, son humanité. Dans l’empreinte à Crusoé, ne s’agissait-il pas d’« affronter cette puissance ennemie qu’étaient l’île et son entour » ?

 

L’homme isolé sur une île ne sait plus trop s’il est dans ce paradis qui l’isole d’une humanité malfaisante ou s’il se trouve dans une île diabolique, qui simule en vain le paradis. C’est bien cette dernière image que nous retrouvons dans l’île qui se déplace, image présente dans les bestiaires médiévaux, mais aussi dans nombre d’œuvres littéraires : pensons à l’épisode où Simbad de la mer se retrouve sur cette île sur laquelle il pensait trouver du repos, île qui n’en est pas une.

 

De la copie à l’inspiration, une condition à la création littéraire

 

Si l’on comprend un peu mieux la persistance de certaines images et certaines formes, il n’en demeure pas moins que la réécriture touche à des pratiques différentes qui ne suscitent pas le même jugement. La copie est considérée comme fortement répréhensible, le plagiat, par exemple, est la reproduction pure et simple d’un texte ou d’un fragment de texte. Dans une certaine mesure, tous les écrivains peuvent être vus comme des plagiaires ; pour écrire, on commence toujours par recopier, pour les transformer, des textes écrits par d’autres.

 

Pour prendre un exemple musical, que fait Mozart, lorsqu’il découvre avec émerveillement l’œuvre de J-S. Bach ? Il commence par recopier les fugues, puis il les retranscrit pour son quatuor, bien qu’initialement, elles aient été composées pour l’orgue. C’est peut-être cette modalité, que l’on retrouve chez nombre d’écrivains, qui explique comment l’appropriation patiente d’un style permet de développer son œuvre propre.

 

Pourtant, comme l’affirme Paul Valery, « c’est en copiant que l’on invente ». Jusqu’au Moyen-Age, la copie n’est pas jugée comme négative et la propriété intellectuelle est une notion floue qui ne sera formalisée qu’à partir du XVIIIème siècle. Ailleurs, par exemple, la civilisation chinoise empreinte de confucianisme privilégie la copie de celui qui est vu comme un maître. Durant la Renaissance, la réécriture est même un procédé littéraire totalement admis, Jean de la Fontaine s’inspire d’Esope et du Kalila wa Dimna, Racine reprend à Euripide son Iphigénie et plusieurs auteurs se sont essayés à l’écriture d’Antigone, depuis celle de Sophocle, ou de Jean de Rotrou jusqu’aux versions plus récentes de Bertolt Brecht, de Jean Anouilh ou encore de Jean Cocteau.

 

Voltaire, lui-même, n’a-t-il pas amplement puisé dans ses prédécesseurs, comme François Maynard ? Pour se justifier de ces procédés, Voltaire résumait ainsi sa position : « Presque tout est imitation. Le Boïardo a imité le Pulci, l’Arioste a imité le Boïardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres ». La création littéraire devient ainsi un feu, qui une fois perdu, autorise à en prendre chez son voisin pour en faire usage chez soi : dès lors, il est déjà différent, c’est un tout autre feu. C’est certainement ainsi qu’a procédé Alfred de Musset dans son On ne saurait penser à tout, œuvre qui suit au mot près Le distrait de Carmontelle.

 

Néanmoins, réécrire une œuvre demeure une écriture. On réécrit en un lieu et en une époque qui toujours diffèrent. Si la littérature est une épreuve de la vie, il est impossible de reproduire indéfiniment la même épreuve. L’écrivain n’est plus le même, le lecteur non plus, le monde est tout autre et le sens de l’œuvre épouse ces mutations.

 

Jorge Luis Borges par exemple, dans ses Fictions, nous fait ainsi découvrir la figure d’un écrivain imaginaire, Pierre Ménard qui aurait recopié littéralement les chapitres 9, 38 et 22 du Don Quichotte. Mais tout l’intérêt de cette nouvelle de Borges est de montrer comment en littérature, malgré le plagiat, l’auteur propose toujours un autre texte : ce qui était l’expression de l’époque dans l’œuvre originale devient, trois siècles plus tard, une préciosité anachronique chez Menard.

 

Si l’on revient à présent sur le corpus présenté dans le sujet, on comprend qu’au-delà de l’invariant problématique qui s’y exprime - l’image de l’homme isolé sur une île - nous sommes en présence d’œuvres réécrites dans des directions et des évolutions divergentes. Ainsi, Defoe réécrit Le philosophe autodidacte de Tufayl sous la forme des déboires d’un naufragé.

 

Paul Valery dans son Robinson explore poétiquement l’œuvre de Defoe, mais cette fois pour exprimer la division de son personnage, la division comme poétique. La réécriture de Michel Tournier satisfait le philosophe chez l’auteur, en posant cette image comme le cadre d’une expérience initiatique où Speranza est le miroir du monde intérieur de Robinson. Enfin, le texte de Patrick Chamoiseau, lui, construit son Robinson en deçà des identités et de l’origine, peut-être pour restituer au lecteur ce qu’est la quête anxieuse de soi-même.

 

Conclusion

 

L’écriture, on l’aura compris, est par essence une réécriture. En tant qu’expression des questions qui tracassent l’homme, son humanité, sa sensibilité, elle exprime à travers des images et des figures l’ampleur du doute qui nous habite. Elle est l’expression des mythes et des symboles humains et c’est ce qui explique ces figures littéraires que sont Robinson, Faust, Don Juan, Don quichotte, etc. Voilà pourquoi certaines images auront toujours pour vocation à être réécrites pour et par les hommes nouveaux que nous sommes, et ce, tout en cultivant la lecture des réécritures plus anciennes.

 

Mais plus que cela, la réécriture est un vecteur de créativité malgré ce jugement négatif qui lui sied. De la copie à l’inspiration, du plagiat à l’influence, tout écrivain en devenir doit pratiquer la réécriture : c’est ce qui ancre son activité singulière dans un lien indéfectible avec les autres écrivains.

14 commentaires


Gertie-lyvanne
Gertie-lyvanne
Posté le 17 févr. 2016

merci superdic très bon style

parfeh
parfeh
Posté le 14 févr. 2016

merci c'est ok

titana1986
titana1986
Posté le 5 févr. 2016

merci

 

titana1986
titana1986
Posté le 5 févr. 2016

merci

boss2806
boss2806
Posté le 29 janv. 2016

Très riche en contenu.

boss2806
boss2806
Posté le 29 janv. 2016

Un bon document.

Kelly Vivien
Kelly Vivien
Posté le 27 janv. 2016

C'est vraiment utile

dclz04
dclz04
Posté le 19 janv. 2016

merci beaucoup !

arnol34
arnol34
Posté le 16 mars 2015

Super, merci.

Edelweisses
Edelweisses
Posté le 12 mars 2015

C'est super interessant !

esnaudjules85
esnaudjules85
Posté le 11 janv. 2015

ça c'est un bon sujet de philo ça m'aide sur la séquence que je fais actuellement

 

Bea2015
Bea2015
Posté le 19 déc. 2014

Bien

Gloomy
Gloomy
Posté le 22 oct. 2014

Très bon sujet de cours!

Francis-H
Francis-H
Posté le 14 nov. 2013

Documen trés intéressant qui permet de s'entrainer

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