Kean ou Désordre et Génie - Jean Paul Sartre

Kean ou Désordre et Génie - Jean Paul Sartre

20.00 / 20
Publié le 9 janv. 2014 - Donne ton avis

Romancier et philosophe existentialiste, Jean Paul Sartre à a marqué le 20ème siècle par la richesse de ses productions littéraires. En 1914, il reprend « Kean », une pièce d’Alexandre Dumas qu’il modernise afin de proposer une réflexion sur la condition d’acteur.
Photo de profil de Superdoc
Fiche rédigée par
Superdoc
10 téléchargements

Ce document est-il utile ?

20 / 20

Contenu de ce document de Français > Commentaire

Introduction

 

L’extrait que nous allons étudier se situe à la fin de la pièce et présente l’acteur Kean sur scène en train de jouer le rôle d’Othello, jaloux mythique de la pièce de Shakespeare. Dans le public se trouve Elena dont Kean est amoureux. Cette dernière est assise à côté du prince de Galles que Kean soupçonne de la convoiter. Emporté par la jalousie, l’acteur quitte donc son rôle pour s’adresser directement à eux ainsi qu’au public.

 

Nous étudierons dans un premier temps l’expression de la colère de Kean qui frôle la folie et suscite la révolte du public pour mieux nous pencher ensuite sur la confusion inhérente à cette incartade qui brouille les pistes quant à l’identité profonde de l’acteur.

 

I) Un acteur en colère

 

a) La jalousie

 

C’est sous l’emprise de la jalousie que Kean décide de quitter le rôle d’Othello qu’il est en train d’interpréter sur scène pour s’adresser directement à celle qu’il aime. La vision de sa bien-aimée assise à côté d’un homme supposément amoureux d’elle trouble l’acteur au point qu’il ne parvient plus à se maîtriser. La première partie de la tirade de Kean est personnellement adressée à Eléna. Instigatrice de la folie qui prend l’acteur, elle devient sa première cible. L’oreiller destiné à tuer le personnage de Desdémone sur scène devient le symbole du cœur de l’acteur.

 

L’arme du crime perd toute sa puissance destructrice pour devenir la pathétique illustration de la douleur de Kean. S’il menace dans un premier temps Elena de cet oreiller, c’est pour mieux le jeter à terre en lui demandant de poser ses pieds dessus : « À la plus belle. Cet oreiller, c’est mon cœur ; mon cœur de lâche tout blanc : pour qu’elle pose dessus ses petits pieds. ». Elena détient le pouvoir de fouler au pied l’amour blessé de son amant.

 

b) La révolte

 

Le premier élan de jalousie de l’acteur laisse ensuite place à l’expression d’une révolte farouche à l’égard du public qui le siffle. Le langage de l’acteur prend peu à peu des tournures injurieuses. A deux reprises, Kean traite ainsi les spectateurs d’ « assassins ». Il en vient même à les animaliser, faisant allusion à leurs « gueules » ou encore comparant Lord Maewill à une punaise, insecte répugnant par excellence. Ces altercations visent à rabaisser le public en lui reprochant son manque de compassion. Kean exprime ses sentiments au grand jour et ne parvient pas à accepter que son coup de folie puisse susciter l’indignation générale.

 

c) Le sentiment de solitude

 

En défiant la salle, Kean exprime surtout l’intense sentiment de solitude qui l’étreint. Seul face à tous, il ne peut réprimer sa peine qu’il manifeste par une succession d’interrogations : « Tous, alors ? Tous contre moi ? », « ! Mais pourquoi ? Mesdames, Messieurs, si vous me permettez une question. Qu’est-ce que je vous ai fait ? », « Est-ce que ce sont vos vrais visages ? » « Mais dites donc, mais dites donc : qui applaudissiez-vous ? Hein ? Othello ? » . L’acteur est bel et bien troublé par la réaction du public qu’il pensait de son côté : « Vous veniez ici chaque soir et vous jetiez des bouquets sur la scène en criant bravo. J’avais fini par croire que vous m’aimiez… ».

 

I) De la fiction à la réalité

 

a) La fiction comme support

 

Kean s’appuie sur la pièce qu’il est en train de jouer sur scène afin de mieux faire passer son message. Tout comme le héros Shakespearien qu’il interprète, l’acteur est rongé par une jalousie qui le met hors de lui et le conduit à adopter un comportement relevant de la folie. Kean s’adresse ainsi à l’actrice qui joue Desdémone comme s’il s’agissait d’Elena en lui demandant d’aller chercher son amant : « Va chercher Cassio, ton amant : il pourra désormais te cajoler sous mes yeux. » Réalité et fiction entretiennent des points communs qui participent à rendre la situation particulièrement confuse.

 

b) L’identité trouble de l’acteur

 

La personnalité de Kean semble dans ce passage relever de la schizophrénie. Possédé par son rôle, l’acteur se conduit avec démesure et se laisse aller à des élans tragiques. Lui-même semble perdu quant à sa véritable identité : « Je retourne dans l’imaginaire où m’attendent mes superbes colères. Cette nuit, Mesdames, Messieurs, je serai Othello, chez moi, à bureaux fermés, et je tuerai pour de bon. ». Kean se meut dans un univers de fiction. Happé par son métier de comédien, il évolue dans un monde à cheval entre l’imaginaire théâtral et la réalité.

 

c) La lucidité de Keane sur le métier d’acteur

 

Malgré la dimension schizophrénique du caractère de Kean, ce dernier fait preuve d’une grande lucidité vis-à-vis de sa condition mais aussi de la stupeur du public. Pour lui, le trouble identitaire dont il souffre est le résultat de l’assassinat symbolique dont le public s’est rendu coupable à son égard : « C’est vous qui avez pris un enfant pour en faire un monstre ! ». Kean bouleverse les codes du théâtre en mettant en scène ses propres sentiments et face au rejet du public, il revendique son authenticité : « je fais semblant.

 

Pour vous plaire, Messieurs, Mesdames, pour vous plaire. » La répétition permet d’accentuer l’aliénation de l’homme face aux attentes du public. C’est finalement dans un geste libérateur que Kean s’empare d’un mouchoir pour ôter son maquillage et se mettre à nu : « Eh bien le voilà, votre Kean ! (Il tire un mouchoir de sa poche et se frotte le visage. Des traces livides apparaissent.) Oui, voilà l’homme. Regardez-le. » Cet acte provocateur lui permet non seulement de proclamer son droit à avoir une identité propre mais aussi d’adresser une critique cinglante à l’égard du public : « Vous n’applaudissez pas ? (Sifflets.) C’est curieux, tout de même : vous n’aimez que ce qui est faux. »

 

 

Conclusion

 

Cette scène située à la fin de la pièce met en place le système d’un théâtre en abyme au sein duquel l’acteur principal est pris d’un coup de folie. Cette situation de tension ou Kean exprime sa jalousie mais aussi sa colère contribue à instaurer une atmosphère trouble. Le lecteur est ainsi invité à réfléchir sur le métier d’acteur mais aussi sur les dérives identitaires qu’il peut parfois provoquer. Acteur de génie adulé par le public, Kean révèle le tragique de sa condition d’homme voué à s’effacer derrière les rôles qu’il interprète. A travers ce personnage, Sartre met en avant la puissance destructrice du culte voué au faux au détriment de l’expression personnelle des sentiments.

1 commentaire


Milap
Milap
Posté le 9 janv. 2014

Merci pour ce document ! La fiche de lecture est très bien faîte ! je recommande !

Il faut être inscrit pour télécharger un document

Crée un compte gratuit pour télécharger ce document

Je m'inscrisOU

J'ai déjà un compte

Je me connecte