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YopYop - Mise à jour : 18/05/2012
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Niveau : Lycée
Extrait / Introduction
Cours de français, niveau lycée, sujet de dissertation sur "Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?"
Intro:
Question très classique, choquante d'emblée puisqu'en formulant l'alternative à l'impératif ("Faut-il préférer..."), elle présuppose l'incompatibilité entre bonheur et vérité - sous-entendu : le bonheur nous égare dans l'illusion, et la vérité nous rend malheureux. Cette incompatibilité postulée, la question peut se reformuler : l'individu doit-il préférer les douces illusions du bonheur aux amères victoires de la vérité ?
Extrait:
Oui, répond Nietzsche avec force ; et non seulement il le doit, mais encore il le fait, chaque jour, sans qu'on le lui demande, et sans qu'il se pose la question. Le propos central du Gai Savoir consiste à mettre en évidence les mérites de l'illusion dans la survie de l'individu et de l'espèce : l'illusion console, protège, enthousiasme - bref, elle permet le bonheur, sans quoi nul n'accepterait de vivre. Nietzsche note ainsi, §278, que la perspective de la mort - seule certitude ici-bas - ne joue quasi aucun rôle dans notre vie quotidienne, et au contraire que "chacun veut être le premier dans[...]
Plan
Exemple de page de Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?
Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?
Question très
classique, choquante d'emblée puisqu'en formulant
l'alternative à l'impératif ("Faut-il
préférer..."), elle présuppose
l'incompatibilité entre bonheur et vérité -
sous-entendu : le bonheur nous égare dans l'illusion, et la
vérité nous rend malheureux. Cette incompatibilité
postulée, la question peut se reformuler : l'individu doit-il
préférer les douces illusions du bonheur aux amères
victoires de la vérité ?
Oui, répond
Nietzsche avec force ; et non seulement il le doit, mais encore il le
fait, chaque jour, sans qu'on le lui demande, et sans qu'il se pose
la question. Le propos central du Gai Savoir consiste à
mettre en évidence les mérites de l'illusion dans la
survie de l'individu et de l'espèce : l'illusion console,
protège, enthousiasme - bref, elle permet le bonheur, sans
quoi nul n'accepterait de vivre. Nietzsche note ainsi, §278, que
la perspective de la mort - seule certitude ici-bas - ne joue quasi
aucun rôle dans notre vie quotidienne, et au contraire que
"chacun veut être le premier dans [l']avenir". La
vie, phénomène marginal dans l'univers, se présente
comme un pur gaspillage d'énergie profondément
désespérant ; mais l'Homme, lui, "est devenu un
petit animal fantasque qui aura à remplir une condition
d'existence de plus que tout autres animal : il faut qu['il]
se figure savoir pourquoi il existe" (§1) - pourtant
une telle "raison" (plus exactement un tel "motif")
de bonheur, une telle justification de la vie, s'avère
forcément illusoire parce que, en tant que processus
biologique, la vie reste radicalement absurde, sans but ni sens.
Mieux encore : la "science" et la "vérité"
elles-mêmes participent à cette illusion profitable à
la survie : Nietzsche montre, dans les §110-112 que la vérité
au sens de proposition générale portant sur plusieurs
objets similaires et confirmée par l'expérience (ainsi
"tous les ours sont dangereux") procède toujours
d'approximations très grossières et d'impressions
erronnées elles-mêmes dictées par les impératifs
de la survie (fuir avant de tenir compte des détails), et du
bonheur lui-même : car enfin, comment justifier la science et
la recherche de la vérité, sinon au nom du "progrès",
de "l'utilité" - donc du bonheur ? Nietzsche trace
ainsi une ligne d'affrontement catégorique entre vie et vérité
: "au nombre des conditions de la vie pourrait se trouver
l'erreur" conclut-il (§121).
Analyse évidemment
insupportable pour les scientifiques et la majorité des
philosophes. Le bonheur dominé par l'illusion ne peut être
qu'un bonheur factice, à la merci de la première...
désillusion venue. D'abord, qu'entend-on au juste par bonheur
? Kant constate la diversité des réponses à
cette question, et en tire l'idée que la notion de bonheur se
présente comme une spéculation mentale, une vue de
l'esprit, par rapport à une insatisfaction présente, et
toujours variable : pour l'affamé, le bonheur consiste à
manger ; mais sitôt rassasié, il investira la notion de
"bonheur" d'un tout autre contenu. Aussi, affirme Kant, le
bonheur est-il un "idéal de l'imagination" ; mais,
défini comme "état de plaisir durable", le
bonheur ne peut s'appuyer sur des images aussi inconstantes. Aussi la
sagesse commanderait-elle plutôt de chercher des "certitudes
fermes et assurées", autrement dit la vérité,
comme nous y engage Descartes. A courir après ce qui nous
apparaît, ici et maintenant, comme le bonheur, ne risquons-nous
pas de découvrir, dans quelques années, que nous nous
sommes fourvoyés, et que non seulement les objets poursuivis
ne nous rendent pas heureux, mais encore que nous ne pouvons les
atteindre ? Ne faut-il pas plutôt, d'abord, observer le monde
lucidement, et rendre notre pensée adéquate aux choses,
c'est-à-dire nous consacrer d'abord à la vérité
? Les stoïciens nous engagent ainsi à renoncer, une fois
pour toutes, à cette illusion d'un bonheur à poursuivre
"hors de nous" : ils nous invitent à nous retrancher
dans la "citadelle intérieure", d'où nous
acquiescerons adéquatement à tout ce qui nous arrive -
y compris les malheurs et les accidents. L'ataraxie est à ce
prix : cette absence de trouble, cette sérénité
(qui a bien, tout de même, un vague parfum de bonheur), nous
est donnée par surcroît à la soumission au
réel.
En troisième partie, le sujet permettait
une authentique synthèse. Parce que le monde des Idées,
chez Platon, est éternel et invariant, il garantit la
pérennité du sentiment de joie que le philosophe
ressent lorsqu'il atteint la vérité - aussi voir le
monde des Idées, monde parfait et d'une parfaite beauté
(voir le Banquet) permet-il du même coup d'accéder
au Vrai, au Beau et au Bien : pas de contradiction fondamentale, chez
Platon, entre bonheur et vérité. Même conclusion,
avec des arguments différents, chez Aristote (Ethique à
Nicomaque) : en tant que Souverain Bien, le bonheur est
naturellement poursuivi par les humains - et il prend ainsi le pas
sur toutes les autres préoccupations ; mais Aristote montre
bientôt que la vie heureuse, c'est-à-dire la vie
excellente, ne peut se passer d'une vertu de justice, art de bien
juger, c'est-à-dire de juger en toute connaissance de cause,
conformément à la vérité. Pour élargir
le propos, on pouvait remarquer que bonheur et vérité
se combinent sans peine pourvu que l'univers se conçoive comme
agréable, providentiel ou même simplement cohérent
- ainsi chez Leibniz ; mais à ce stade, nous quittons,
peut-être, l'intelligible pour tenir compte du sensible. En
définitive, nous sentons-nous plutôt dans un
univers hospitalier, ou hostile ? Au-delà de toute
théorisation, ne s'agit-il pas là d'une question de
tempérament ? En tous cas, la philosophie pratique rejoint ici
les croyances métaphysiques fondamentales - ce qui permettait
une belle ouverture en conclusion.
J'ajouterai une remarque
personnelle : il me paraît assez frappant de constater que les
Anciens affirment presque tous l'harmonie de l'univers (même
les épicuriens, selon qui pourtant l'univers n'a ni but ni
cause intelligente), d'où se déduit la compatibilité
entre bonheur et vérité, alors que les Modernes
entérinent avec amertume les dures leçons de la
lucidité, en tirent l'incompatibilité entre vérité
et bonheur, finissent (en poursuivant la vérité) par
affirmer l'harmonie cosmique (sauf Nietzsche - qui, sur ce point
précis, peut se présenter comme le plus cohérent
des Modernes) et concluent sur le caractère illusoire du
bonheur, ou sur les difficultés de la condition humaine
dominée par la tyrannie des désirs subjectifs et
l'insatisfaction. Dans les versions optimistes, une instance
transcendante ("main invisible" chez Smith, "sens de
l'Histoire" chez Hegel, Comte ou Marx, "société"
chez Durkheim) rétablit un ordre d'un niveau "supérieur",
mais la réalité humaine ne se présente pas moins
comme une série de conflits violents. Il y a quand même
de quoi s'étonner : si effectivement la présence des
autres les indispose à ce point, et si effectivement la
lucidité leur coûte tant de sueur et de larmes, on ne
voit pas bien pourquoi ces penseurs s'obstinent à la chercher,
ni surtout pourquoi ils publient son éloge en réclamant
l'attention du public : dans une optique épicurienne un peu
malicieuse, on serait presque tenté de leur recommander de
faire autre chose que de la philosophie parce que, vraiment, ils
s'usent la santé.
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